Voici quelques temps que nous n’avons pas pris notre plume pour partager nos rencontres et nos découvertes. Notre engagement auprès de l’Association ANAK Bali nous occupe à plein temps. Grâce à celle-ci, nous nous sommes plongés dans la culture complexe de l’île des dieux, au plus proche des familles que nous avons rencontrées.
Pour comprendre Bali et les balinais, il faut y être né et partager quotidiennement cette vie. Nous pouvons toucher du doigt cette culture particulière, mais nous ne pourrons pas l’appréhender complètement. Entrer dans la vie balinaise, c’est avant tout plonger dans une religion qui régit les droits et les interdits et fixe le calendrier au rythme de cérémonies complexes, quasi-incessantes. Ici, tout est question d’équilibre, de mélange entre religion hindouiste et coutume ancestrale, entre dieux protecteurs à honorer et démons destructeurs à apaiser.
Petite histoire de l’hindouisme balinais
Pour les hindouistes balinais, les dieux ont prêté la terre aux humains et comptent sur eux pour maintenir cet équilibre. Dans leur philosophie, deux forces s’opposent en permanence, l’une positive et l’autre négative. L’univers est formé de trois parties : la première, négative, est le siège des démons, la deuxième, neutre, est celle des hommes et la troisième, positive et sacrée, est le domaine des dieux. Les hommes doivent donc se comporter au mieux pour que l’ordre positif, le Dharma, l’emporte sur l’ordre négatif, l’Adharma. Quel que soit son métier, sa place dans la société, chaque être humain concourt au Dharma par une manière d’agir appropriée. Les Hommes contribuent à l’équilibre général qui prime sur les intérêts personnels.
Cet équilibre est issu de l’histoire-même de la religion hindouiste balinaise. Alors que la coutume ancestrale célèbre la terre et les ancêtres, les princes balinais du 8ème siècle font venir des prêtres hindouistes d’Inde pour qu’ils dispensent leur enseignement et surtout qu’ils attribuent une origine divine à leur autorité. Les balinais adoptent la multitude des dieux hindouistes dont les trois principaux : Vishnou (le protecteur), Brama (le créateur) et Shiva (le destructeur). Cette adoption se fait sans renoncer à leurs croyances primitives. L’hindouisme s’entremêle à la coutume ancestrale. Le mont himalayen Meru dans la tradition hindouiste indienne est remplacé par le Gunung Agung, le plus haut sommet de Bali, sur lequel prend place Shiva accompagné des ancêtres qui viennent rendre visite à leurs descendants à l’occasion de nombreuses cérémonies.



Temple de Gunung Kawi – Indonésie 2021
Au cours du 15ème siècle, la dynastie hindouiste des Majapahit fuit l’arrivée de l’islam sur l’île de Java et s’installe définitivement à Bali, apportant avec elle des structures sociales nouvelles telles que l’instauration de quatre castes. L’islamisation de l’Indonésie entraine également le refus des religions animistes et la reconnaissance des religions monothéistes. En 1945, Soekarno, le premier président de l’Indonésie indépendante, établit les principes fondamentaux de l’unité dans la diversité dont la croyance en un Dieu unique, quelle que soit la religion. Par ces deux faits historiques, l’hindouisme balinais se doit de se définir comme une religion monothéiste et établit la croyance en un dieu suprême et unique : Sang Hyang Widdhi. Au-dessus de tout et de tous, il est antérieur à la création du monde et a confié aux autres dieux la charge de créer la terre et les hommes.
Les différentes influences et la construction historique de l’Indonésie ont poussé l’île de Bali à affirmer son positionnement unique et à œuvrer pour préserver sa culture et son équilibre fragile. C’est donc un plaisir de se plonger dans cet univers si particulier et de partir à la découverte des innombrables temples et cérémonies qui habillent les paysages balinais.





Offrandes et prières – Indonésie 2021
Les cérémonies ont lieu au moins trois fois par jour. En petit comité, chez soi, sans revêtir les habits traditionnels – si ce n’est la ceinture qui permet de séparer le pur de l’impur – de petits paniers d’offrandes disposés dans les temples familiaux en hauteur permettent d’honorer les dieux et la mémoire des ancêtres lorsque d’autres, placés sur le sol, assouvissent l’appétit des démons voraces et goulus. Ces prières quotidiennes contribuent à l’équilibre de vie des balinais, entre coutumes ancestrales et religion hindouiste et entre religion et travail, les dieux étant toujours placés au sommet des priorités.
Les temples de Bali
La vie religieuse balinaise se déroule essentiellement dans les temples. Dans chaque village, nous pouvons en trouver au moins trois. Au centre se trouve le Pura Desa, le temple des fondateurs du village, dédié au dieu Brahma, le dieu créateur. Dans la direction des volcans se situe le Pura Puseh, consacré à Vishnou qui a pour symbole l’eau qui descend des montagnes. Dans la direction opposée, à côté du cimetière, se trouve le Pura Dalem, le temple de Shiva, le destructeur et le recycleur de l’esprit. Dans les rizières et près des sources, des petits autels sont édifiés pour honorer différentes divinités. Les temples les plus importants se situent dans les montagnes. Ainsi, le temple de Besakih est considéré comme le temple principal, le temple-mère. Il est attaché au Gunung Agung. Nous nous y sommes rendus quelques jours avant l’une des fêtes les plus importantes du calendrier balinais : Galungan. Des membres de chaque village ont l’obligation de se rendre à Besakih avant d’entamer les préparations de la fête. En chemin, nous croisons des familles entières en sarong colorés, kebaya et odeng blancs, les bras chargés d’offrandes. Nous arrivons à l’entrée du temple, mais nous sommes confrontés à un premier obstacle : il nous manque un peu de monnaie pour prendre nos tickets. Nous rebroussons chemin pour trouver un distributeur. Après plusieurs tentatives, nous parvenons à retourner au temple avec la somme suffisante pour entrer. Nous garons notre scooter au plus près du temple. La foule afflue vers les parties les plus sacrées. Nous n’étions plus habitués à croiser autant de monde. Mathilde n’est pas à l’aise et se sent harcelée par les trop nombreuses sollicitations à acheter de petites offrandes. Finalement nous retrouvons un peu de calme sur une pelouse. D’ici, nous pouvons observer l’immense procession toute en couleurs, joyeuse et souriante, qui gravi les innombrables marches jusqu’au sommet du temple. Nous prenons nous aussi le rythme de cette foule et entamons notre petite ascension. De part et d’autre des marches, s’élèvent des prières, l’odeur de l’encens nous envahit et nous sommes bercés par le rythme répétitif des musiques et des danses des croyants. Ce spectacle lumineux contraste peu à peu avec le ciel qui s’assombrit au loin. Nous parvenons au temple le plus haut. La foule s’est un peu dispersée. Quelques gouttes de pluie font leur apparition avant que des trombes d’eau ne nous obligent à nous mettre à l’abri. Les sarongs et les kebayas laissent place aux ponchos multicolores. La pluie ne cesse pas, mais nous sommes bien obligés de redescendre. Nous affrontons ce deuxième obstacle encore avec le sourire. Nos sarongs trempés nous collent à la peau. Des torrents transforment les marches en toboggan. Nous nous pressons pour arriver à notre scooter le plus rapidement possible et rentrer nous réchauffer un peu. Malheureusement, le karma n’en a pas totalement fini avec nous. Nous montons sur le scooter, démarrons, faisons à peine un mètre et une impression de conduite sur glace me laisse plus que perplexe. Effectivement, pour notre plus grand bonheur le troisième obstacle vient de se présenter : nous avons crevé. La pluie redouble d’intensité et nous voilà partis à la recherche d’un garagiste qui se situe à 2 kms. Il accepte de changer la roue du scooter et nous pouvons enfin repartir, toujours sous la pluie qui ne cesse qu’à quelques minutes de chez nous. A travers la visite de ce temple magnifique, nous avons fait l’expérience de ce fameux karma et de l’enchainement de mauvais événements qui peuvent se produire dans une journée « sans ».






Temple de Besakih – Indonésie 2021
Heureusement, toutes nos visites des temples n’ont pas eu cette saveur. Nous avons ainsi eu la chance de visiter, seuls, un autre temple de montagne. Le temple de Lempuyang, au sommet du mont du même nom, fait partie des six lieux de culte les plus sacrés de Bali. Il est connu pour ses « portes du paradis », ces candi bentars, qui offrent une vue magique sur le Gunung Agung. Ce lieu est normalement occupé par une foule de touristes qui fait la queue pour prendre la photo la plus instagramable possible avec un reflet obtenu, non pas par un jeu d’eau, mais uniquement grâce à un petit miroir placé sous l’appareil photo. Nous étions seuls ce jour-là et avons pu profiter de la majestuosité du lieu au coucher du soleil. Un moment qui nous a permis de mieux comprendre la sacralité de ce groupe de temples utilisé pour d’importantes cérémonies.



Temple de Lempuyang – Indonésie 2021
Après la découverte de ces deux temples, nous descendons en altitude pour contempler les temples d’Uluwatu et de Tanah Lot. Le premier, perché sur sa falaise, domine les plages de sable blanc du sud de l’île des dieux. Dédié aux divinités de la mer, Uluwatu offre un panorama à couper le souffle, sur ces falaises abruptes balayées par les vents, sur lesquelles viennent s’écraser les vagues violentes de l’océan. Le temple de Tanah Lot est perché sur un rocher au milieu de l’eau. Il offre un merveilleux exemple de meru, cet autel sacré de onze étages qui symbolise toutes les étapes du paradis. Tels des postes avancés, ces deux temples rappellent la méfiance des balinais vis-à-vis de la mer. Selon leurs ancêtres, le démon Ratu Gede Mecaling, après avoir été chassé de son village balinais, revenait par la mer pour répandre des épidémies sur Bali. De même, les envahisseurs sont toujours arrivés par les mers pour tenter d’occuper l’île des dieux. Autant de raisons qui expliquent qu’avant l’arrivée des touristes, les balinais préféraient s’éloigner des plages pour s’installer au cœur de l’île et se consacrer à l’agriculture plus qu’à la pêche.



Temple d’Uluwatu – Indonésie 2021


Temple de Tanah Lot – Indonésie 2021
Un autre temple mythique que nous avons visité est celui de Bedugul. Situé sur les rives du lac Beratan au centre de Bali, il est dédié à la déesse de l’eau, symbole de fertilité. Les cérémonies qui s’y déroulent visent à garantir l’irrigation de toute la région. La grande richesse des montagnes alentours et l’agriculture florissante de la région font de Beratan le lac des montagnes sacrées.

Temple de Bedugul – Indonésie 2021
Les fêtes et les rites essentiels
Découvrir la culture balinaise, c’est aussi expérimenter les rites et les fêtes. Nous avons eu la chance de pouvoir vivre certaines d’entre elles, malgré la situation actuelle. Le mois de mars a été marqué par la fête la plus importante du calendrier balinais : Nyepi, la fête du grand silence. Durant 24h, Bali s’éteint. Les activités cessent, l’électricité est coupée, l’aéroport ferme. Chacun se retrouve chez soi, en famille pour vivre ce temps de méditation et de prière particulier. Selon les balinais, à la tombée du soleil et durant une journée, une horde de démons descend sur l’île pour perturber les humains. Après une grande fête très bruyante qui a pour but de dissuader les démons de rester (malheureusement annulée cette année), l’île se plonge dans le silence pour faire croire que plus aucun humain n’est présent. Les démons ainsi déçu de n’avoir rien à faire, s’en retournent chez eux et quittent Bali pour l’année. Par le silence, la méditation, la prière et le jeûne, la vie reprend ses droits sur la mort et annonce un renouveau, la naissance d’un nouveau cycle. Nyepi correspond au nouvel an balinais, selon le calendrier hindou Saka.
Deux autres fêtes majeures ont lieu tous les 210 jours dans le calendrier balinais. Nous avons vécu Galungan et Kuningan au mois d’avril. Issues de la mythologie balinaise, ces fêtes célèbrent la victoire du dieu Indra sur l’horrible roi Mayadenawa. A cette occasion, les balinais invitent les dieux et les ancêtres à descendre sur terre. Pour faciliter la descente, ils installent devant chaque maison des penjors, des tiges de bambou qui symbolisent le mont Agung. Ils sont tous très décorés : leurs tiges figurent les rivières et les ornements évoquent les récoltes. Sur chacun d’eux se trouve un petit autel qui représente le temple de Besakih. Les rues s’habillent de ces décorations magnifiques durant plusieurs semaines. Les dieux et les ancêtres restent sur terre pendant 10 jours, jusqu’à la fête de Kuningan.

Les penjors de Galungan et Kuningan – Indonésie 2021
Avant ces cérémonies, et plus particulièrement avant celle de Nyepi, les hindouistes balinais ont pour habitude de pratiquer un certain nombre de rites, dont celui de la purification. Dans les sources sacrées du Pura Tirta Empul, au centre de Bali, nous avons pu vivre cette expérience. Le melukat, le passage successif sous les 10 fontaines, de gauche à droite, invite à faire le vide en soi, à se détacher des pensées négatives pour retrouver une paix et un équilibre intérieur. Cette purification peut être réalisée seul ou accompagné d’un balian, un prêtre balinais, considéré comme guérisseur. Nous avons eu la chance de faire cette expérience, de la purification et de la consultation, durant une journée passée au cœur de la nature luxuriante d’un petit village du Nord de l’île.





La purification au Pura Tirta Empul – Indonésie 2021





La purification avec un balian – Indonésie 2021
La place des autres religions
L’équilibre à Bali se réalise également dans le lien entre l’hindouisme et les autres religions minoritaires de l’île. Si Bali a défendu sa singularité, elle a du également jongler avec les différentes influences extérieures pour préserver son équilibre. Afin de ne pas être en conflit permanent avec le pouvoir central et l’immense majorité de musulmans, l’île des dieux a concédé des terres aux musulmans et a permis la construction de mosquées. Ainsi, face au temple de Bedugul se dresse une magnifique mosquée aux dômes bleus. Cette région est d’ailleurs à majorité musulmane, comme celles de l’Ouest de Bali, en direction de l’île de Java.

La mosquée de Bedugul – Indonésie 2021
Les chrétiens ont aussi pu s’implanter à Bali. Le village d’Ekasari, dans la région de Jembrana, accueille la plus importante communauté catholique de l’île. L’église du Chœur Sacré de Jésus, la plus grande église catholique de Bali, figure également cet équilibre entre culture balinaise et religion chrétienne. Construite par un architecte hollandais, elle prend des airs de bale banjar balinais ; les statues des disciples sur le parvis reprennent le style des statues des divinités hindouistes. De même, pour rentrer dans l’église, à l’image d’un temple balinais, il est nécessaire de revêtir le sarong traditionnel. Ces religions cohabitent en bonne intelligence, partageant toutes une croyance en un Dieu unique, la recherche de la paix et l’amour de son prochain.



L’église du Chœur Sacré de Jésus – Indonésie 2021
Malgré la situation sanitaire actuelle, nous avons eu la chance de prendre part aux cérémonies qui font la renommée de Bali. Nous avons pu appréhender un peu la complexité de la religion hindouiste balinaise et comprendre mieux la culture particulière de l’île des dieux. Nous avons découvert cet équilibre qui habite les balinais – que vous ne verrez jamais manifester de sentiments excessifs. La spiritualité omniprésente nous invite à nous interroger sur notre propre foi, nos croyances, pour découvrir ou redécouvrir ce qui nous anime profondément.
Après ces découvertes, nous avons souhaité prendre de la hauteur, marcher au-dessus des nuages, au cours de l’ascension de deux sommets de Bali.
LES ESSENTIELS « PARTOUT AILLEURS »
A voir ?
Temple de Besakih – Prix des billets d’entrée : env. 60.000 IDR/personne. Adresse : Jalan Gunung Mas No.Ds, Besakih, Rendang, Kabupaten Karangasem
Temple de Tanah Lot – Prix des billets d’entrée : env. 60.000 IDR/personne + 2.000 IDR de parking. Attention le vol de drone est payant : 500.000 IDR. Adresse : Beraban, Kediri, Tabanan Regency
Temple d’Uluwatu – Prix des billets d’entrée : env. 50.000 IDR/personne. Adresse : Beraban, Kediri, Tabanan Regency
Temple de Lempuyang – Prix des billets d’entrée : env. 100.000 IDR/personne. Adresse : Bunutan, Abang, Seraya Bar., Kec. Karangasem, Kabupaten Karangasem
Pura Tirta Empul – Prix des billets d’entrée : env. 50.000 IDR/personne. Adresse : Jalan Tirta, Manukaya, Tampaksiring, Kabupaten Gianyar
Gunung Kawi – Prix des billets d’entrée : env. 50.000 IDR/personne. Adresse : Sungai Pakerisan, Dusun Penaka, Manukaya, Tampaksiring, Kabupaten Gianyar
A boire ? A manger ?
Warung Bejana Uluwatu – Pour une cuisine du monde savoureuse et bon marché avant ou après la visite du temple. Cadre très agréable. Adresse : Kawasan Wisata Luar Pura Uluwatu, Jl. Raya Uluwatu Pecatu, Pecatu, Kec. Kuta Sel., Kabupaten Badung
Pubas Coffee – Café moderne, loin de l’agitation du centre d’Ubud, pour une cuisine internationale (aux accents indonésiens). Rapport qualité/prix imbattable. Adresse : Jalan Sri Wedari No.70, Ubud, Kecamatan Ubud, Kabupaten Gianyar
Warung Agung – Définitivement le meilleur warung d’Amed. La cuisine de Dewi est tout simplement délicieuse. Son mari, guitariste, sait créer une ambiance agréable. Excellent rapport qualité/prix. L’arak fait maison est à goûter sans hésiter. Adresse : Jalan Raya Lipah, Bunutan, Abang, Kabupaten
A découvrir ?
Jivantours – Une agence pour découvrir le Bali religieux et faire l’expérience de la purification et de la consultation avec un balian. Site internet : www.jivantours.com
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