L’Emilie-Romagne, terre de tradition gastronomique

Nous traversons la Vénétie, passons au-dessus du – le fleuve qui parcourt l’Italie d’Ouest en Est – et nous arrivons sur les collines de Bologne sous la neige. Nous ne nous y attendons pas. Nous avons oublié que tout le Nord de l’Italie est constitué de montagnes. Nous trouvons un lieu pour passer la nuit en bordure de Bologne avant d’entamer notre visite le lendemain.

Le matin, le temps est gris et frais. La neige recouvre toute la campagne bolognaise. Nous montons sur les hauteurs avant de découvrir Bologne au loin. Nous entrons dans la vieille ville par la Porte San Vitale et remontons l’avenue du même nom. Nous sommes protégés par les arcades, l’un des symboles de la ville. Près de 40 kilomètres d’arcades permettent de visiter Bologne en hiver sans parapluie. La ville est animée, du monde se presse dans les rues. Ce n’est pas la cohue, mais nous avons presque perdu l’habitude.

Alentours de Bologne – Décembre 2020

Au bout de la Via San Vitale nous arrivons Piazza di Porta Ravegnana, à l’emplacement des tours jumelles de Bologne. La tour Asinelli, haute de 97,2 mètres, fût une prison, un lieu d’expérimentation scientifique ou encore un poste d’observation durant la Seconde guerre mondiale. Elle est, en temps normal, visitable et les 498 marches pour relier son sommet aboutissent sur un panorama exceptionnel sur toute la ville. Sa petite sœur, la tour Garisenda, haute de 47 mètres, est plus penchée, ce qui lui vaut d’être fermée au public. Au Moyen-Âge, les riches familles de Bologne rivalisent d’ingéniosité pour assoir leur pouvoir. La ville est hérissée de tours défensives dont la hauteur affiche la puissance de la famille. Près d’une centaine d’édifices parsème la capitale de l’Emilie-Romagne. Au cours du 13ème siècle, un grand nombre de tours est abattu, d’autres finissent par s’effondrer à cause du feu et des guerres successives. Les dernières démolitions datent de 1926 et laissent, aujourd’hui, à peine une vingtaine de tours visibles.

Tour Asinelli & Tour Garisenda – Décembre 2020

Nous poursuivons notre découverte par la Piazza Maggiore, le cœur de Bologne. Considérée comme l’une des plus belles places d’Italie, elle est bordée de somptueux palais et d’un atout majeur de la ville : la Basilique San Petronio, 15ème plus grande église du monde. La façade partiellement revêtue de marbre laisse une trace de l’ambition initiale de l’architecte de cette basilique : dépasser la hauteur de Saint Pierre de Rome. A l’intérieur, nous prenons la mesure de cet imposant édifice long de 132 mètres et large de 60 mètres ; sa voûte culmine à 45 mètres. La lumière se reflète dans les marbres rouges et blancs, offrant une atmosphère paisible, propice au recueillement. Nous découvrons aussi une petite anecdote dans la nef de la Basilique. En effet, c’est à Bologne, en décembre 1515 que le roi François 1er rencontre Léonard de Vinci à l’occasion d’une entrevue avec le Pape Léon X. L’artiste et scientifique est alors au service de son protecteur Julien de Médicis, ambassadeur et frère du pape. Le jeune roi de 21 ans propose à l’humaniste de 64 ans de le rejoindre en France. Léonard de Vinci accepte l’invitation du roi à l’autonome 1516 et s’installe au Château du Clos Lucé à deux pas du Château royal d’Amboise. Il reste auprès de François 1er jusqu’à sa mort en mai 1519.

Basilique San Petronio – Décembre 2020

Nous reprenons notre visite de la ville en passant devant la fontaine de Neptune, Piazza del Nettuno, nous remontons la Via dell’Indipendenzia jusqu’à la Cathédrale di San Pietro. Construite dans un style baroque en 1605, elle offre une décoration intérieure majestueuse et impressionnante.

Fontaine de Neptune – Décembre 2020

Nous continuons de nous balader à travers les rues de Bologne à la recherche des petites découvertes insolites. Sous les rues se cachent les canaux de la vieille ville. Sur une sorte de pont habité, Via Piella, une petite fenêtre, la Finestrella, laisse entrevoir l’un d’eux.

Finestrella – Décembre 2020

L’heure du déjeuner sonne. Nous avons repéré un restaurant dans lequel nous pouvons déguster l’une des spécialités de ce temple de la gastronomie italienne : les tagliatelle al ragù. En effet, ne prononcez jamais le blasphème des spaghettis à la bolognaise à Bologne, vous risquez de vous voir expulser manu militari de la ville. Le restaurant est fermé. C’est étrange, nous avions pourtant fait attention d’atterrir dans une région classée en jaune par le gouvernement italien, signifiant que les restaurants sont ouverts jusqu’à 18h. Nous croisons le propriétaire du restaurant. Il nous confirme que celui-ci est bien fermé pour raisons sanitaires, comme tous les autres et qu’ils ne rouvriront potentiellement que le 3 décembre. Nous sommes un peu désappointés et énervés. Encore une fois, il nous faut changer de plan, revoir les cartes, trouver les renseignements sur les sites du gouvernement italien pour réagir rapidement et nous adapter. Pour le déjeuner, nous nous rabattons sur une autre spécialité de l’Emilie-Romagne. Nous dégustons les piadine de la Piadineria La Piadeina. Ces espèces de pains plats sont garnis de bonnes choses salées comme sucrées. Elles deviennent en quelque sorte le sandwich local que l’on prend plaisir à manger sur le pouce.

Piadine – Décembre 2020

Après ce réconfort gustatif, nous nous reconcentrons sur les suites de notre trajet. Effectivement, l’Emilie-Romagne est en zone orange. Si les visites ne sont pas interdites, elles sont néanmoins beaucoup plus restreintes. Il serait dommage de passer à côté de l’une des régions les plus riches de l’Italie en termes de gastronomie et de culture. Nous décidons donc de remettre à une autre fois sa découverte complète, lorsque la situation le permettra. Nous faisons le choix de passer une nuit à Modène et de visiter cette ville avant de rejoindre la région de la Ligurie qui est en zone jaune.

Nous terminons notre visite de Bologne par une magnifique découverte. A une quinzaine de minutes du centre-ville, sur une colline à 300 mètres d’altitude, le Sanctuaire Madonna di San Luca offre la plus belle vue sur Bologne et ses alentours. Un vol en drone nous procure d’abord une sueur froide lorsqu’un hélicoptère de la police nous suit autour du sanctuaire et manque de peu de nous intercepter. Nous nous demandons si nous sommes autorisés à voler, mais les deux autres drones qui nous accompagnent nous rassurent. Nous partons visiter le sanctuaire avant de refaire une série d’images au soleil couchant. La vue depuis l’édifice est saisissante. Nous apercevons toute la ville au loin et la campagne vallonnée tout autour. L’intérieur de l’édifice vaut le détour également. La période de Noël permet d’apercevoir les très belles crèches dans les églises.

Sanctuaire Madonna di San Luca – Décembre 2020

La nuit est tombée. Nous quittons Bologne en direction de Modène. Sur la route nous tentons notre chance. Nous appelons l’une des familles productrices du vinaigre traditionnel de Modène pour découvrir les secrets de fabrication de cet or noir. Pour notre plus grand bonheur, cela fonctionne : rendez-vous le lendemain à 14h à une vingtaine de minutes du centre de Modène.

Après avoir passé une nuit paisible en bordure de la ville, nous en visitons le cœur historique. L’ambiance est chaleureuse et détendue. Sous un soleil retrouvé, nous découvrons la Piazza Grande et la cathédrale. Commencée en 1099 et achevée en 1319, cette dernière est un exemple de l’art roman primitif du 12ème siècle. Les qualités architecturales et sculpturales offrent un ensemble cohérent avec le campanile attenant.

Cathédrale & campanile sur la Piazza Grande – Décembre 2020

Sans but précis, nous déambulons dans les rues de cette petite ville qui cache en réalité un grand trésor.

Modène – Décembre 2020

A 14h, nous nous présentons Via dei Bononcini, 88 devant la maison et la fabrique de vinaigre traditionnel de Modène des Barbieri. Notre première réaction est l’étonnement. Certainement trop habitués aux grands domaines viticoles français, nous nous attendions à nous retrouver devant une grande maison au milieu des vignes. Il n’en est rien. Nous sommes dans un quartier résidentiel, devant une maison de ville, avec un petit jardin. Nous sonnons. Nous sommes accueillis par Franca Guiliani, la propriétaire des lieux. Nous sommes invités à monter au dernier étage, dans l’antre de la fabrique du fameux vinaigre. Une odeur subtile envahit tout le grenier dans lequel trônent des fûts de toutes tailles.

Fabrique traditionnel de Modène des Barbieri – Décembre 2020

Franca débute la visite en nous présentant les différentes pièces et nous projette ensuite une vidéo en français qui nous explique les différences entre le vinaigre traditionnel de Modène et le vinaigre AOP que nous pouvons trouver dans le commerce. Dans le duché de Modène, la production de vinaigre balsamique est l’une des traditions les plus anciennes et des plus authentiques. Jusqu’à la moitié du 19ème siècle, ce produit était limité à la consommation domestique. Il constituait et constitue encore aujourd’hui le cadeau le plus précieux qu’une famille peut faire à une autre. Les fûts dans lesquels se transforme patiemment le moût de raisin cuit sont transmis de génération en génération dans le but de perpétrer cette tradition ancestrale.

En 1934, le grand-père de Franca reçoit en cadeau des fûts de vinaigre balsamique du siècle précédent. Connaissant la valeur de cet or noir, il s’efforce de valoriser cet héritage et enrichit les fûts destinés à sa fille, Marisa Barbieri. Devenue en 1976, la première femme Maître-goûteur de vinaigre balsamique traditionnel, Marisa décide de fonder le Consortium des producteurs de vinaigre balsamique pour protéger et garantir l’authenticité de la fabrication de ce produit d’exception. En 2009, l’appellation d’origine protégée – DOP en italien – est concédée au Vinaigre Traditionnel de Modène et témoigne d’un savoir-faire séculaire.

Famille Barbieri – Décembre 2020

Un seul ingrédient est nécessaire à la fabrication de ce bijou de la gastronomie italienne : le moût de raisin cuit. Le temps, le climat et la passion d’un travail bien fait opèrent ensuite dans le secret pour donner toutes les saveurs au vinaigre. 12 ans de travail sont, au minimum, nécessaire pour obtenir ce précieux sésame. Les délicates opérations de transvasements et de remplissages successifs du fût le plus grand au fût le plus petit requièrent un savoir-faire que peu de personnes maîtrisent aujourd’hui. Nous avons la chance de rencontrer aujourd’hui l’une de ces gardiens des valeurs séculaires. Avec passion et amour, la fille de Marisa Barbieri nous transmet le goût de cet or noir et nous donne de toucher du doigt, ne serait-ce qu’un instant, la tradition d’un produit qui ne peut être fabriqué qu’à Modène. Nous restons suspendus aux lèvres de cette femme animée par cette histoire familiale. Nous lisons son sourire derrière son masque lorsqu’elle nous parle de ces fûts datés de 1870 pour certains.

Vinaigre balsamique traditionnel de Modène – Décembre 2020

Nous dégustons une petite cuillère de vinaigre balsamique et sommes transportés dans les saveurs authentiques du terroir. Ce n’est pas simplement un condiment unique au monde que nous venons de goûter, mais bien un bout de l’histoire d’une famille animée par la passion, la patience et l’amour.

Dégustation de vinaigre balsamique traditionnel de Modène – Décembre 2020

Enrichis par cette découverte exceptionnelle, nous oublions un instant les difficultés que nous rencontrons et repartons sur les routes en direction de la Ligurie.


LES ESSENTIELS « PARTOUT AILLEURS »

À manger ?

La Piadineria La Piadeina – Pour manger sur le pouce une des spécialités de la région tout en continuant à découvrir les rues de Bologne  – Via Calzolerie, 1/C, 40125 Bologna 
– +39 051 849 1030

À découvrir ?

Fabrique de vinaigre traditionnel de Modène – Si vous êtes dans la région d’Emilie-Romagne, ne manquez pas de rencontrer la famille Barbieri pour découvrir tous les secrets de fabrication de l’or noir… et pourquoi pas en ramener jusque chez vous. Pour info, les visites peuvent se faire en anglais ou en français – v. dei Bononcini 88 41124 Modena
– +39 339 849 6304 – info@acetaiabarbieri.it


4 réponses à « L’Emilie-Romagne, terre de tradition gastronomique »

  1. Bravo mes chéris….toujours aussi passionnant votre récit même si ce fichu Sars cov 2 commence à vous lasser….

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  2. J’y suis allé en 2017, avant de descendre sur Florence. Je me souviens de la Piazza Maggiore, des arcades, des deux tours… Marrant, j’ai mangé une piadina au même endroit. Et pour découvrir les vraies tagliatelle alla ragù, une chouette adresse: Trattoria Fantoni – Via del Pratello, 11

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    1. Merci beaucoup pour l’adresse, je la note pour une prochaine fois 🙂 C’est sûr et certain que nous allons y retourner. La région est fabuleuse pour découvrir une bonne partie de la gastronomie du pays.

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  3. Je vous promets que lorsque je goûterai à l’or noir, je fermerai les yeux pour me transporter à Modène et j’aurai une pensée pour vous deux. Le rayon de soleil sur le sanctuaire Madonna di San Luca, j’aime bien.

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